Cent francs pour échapper au charivari : c’est la demande adressée à Catherine Lasserre à l’approche de son remariage, à Idaux-Mendy, en novembre 1923. Quelques semaines plus tard, l’affaire fait l’objet d’un procès-verbal de gendarmerie.
Conservées dans un dossier d’affaires communales de la sous-préfecture de Mauléon, quatre pages nous font entendre Catherine, le maire et l’un des jeunes gens concernés. Au fil des déclarations se dessinent un conflit de voisinage, des liens familiaux et le retour d’un frère d’Amérique. Une petite affaire de village qui ouvre bien des pistes au généalogiste.
Qu’est-ce qu’un charivari ?
Le charivari est une manifestation collective et bruyante dirigée contre un couple dont l’union ou le comportement est désapprouvé. Dans Les Basques, Philippe Veyrin décrit notamment des sérénades nocturnes accompagnant certains remariages. Il souligne qu’un paiement peut permettre d’y échapper, parlant d’un « menu chantage que la morale réprouve mais que les mœurs tolèrent ». Ce passage éclaire le lien entre coutume et contrainte dans l’affaire d’Idaux-Mendy : les cent francs réclamés à Catherine doivent lui éviter le charivari.
Cent francs pour éviter le charivari
Catherine a 39 ans. Née à Ordiarp, veuve de Pierre Bordagaray, elle s’apprête à épouser Jean Pucheu lorsque, vers le 20 novembre 1923, le maire vient la trouver. Selon elle, Jean Bethular transmet une demande de la jeunesse d’Idaux-Mendy : cent francs pour renoncer au charivari à l’occasion de ses noces.
Catherine dépose l’argent chez le maire, en se réservant le droit de le reprendre si son frère Jean Lasserre s’y oppose. Lorsqu’elle le consulte, il refuse ce versement. Elle réclame alors son argent.
Le lundi 7 janvier 1924, Jean Bethular lui restitue les cent francs. Sur ce point, leurs témoignages concordent. La somme est revenue à Catherine ; le mariage a eu lieu depuis plusieurs semaines.
Mais le jeudi suivant, la demande revient.
Le 10 janvier, la pression reprend
Le 10 janvier, vers 18 heures, Pierre Jancenne se présente auprès de la famille Pucheu. Ce cultivateur de 23 ans reconnaît devant les gendarmes avoir demandé, au nom de ses camarades :
[…] la somme de cent francs moyennant quoi nous ne lui ferions pas de charivari.
Le marché est explicite : payer pour éviter le charivari. Catherine rapporte que Jancenne lui a annoncé qu’il le ferait avec ses camarades si elle ne remettait pas l’argent. Les déclarations citent également Bernard Lartigue, Pierre Etchebarne, Guillaume Casenave et Luc Achigar. Le maire intervient de nouveau auprès de la famille. Catherine maintient son refus.
Elle décrit ensuite ce qui s’est passé :
Jeudi soir ils ont fait du charivari depuis sept heures jusqu’à neuf heures. Ils ont recommencé ce matin à 6 h 30 mais pas bien fort.
D’après son récit, le charivari a donc duré de 19 à 21 heures le 10 janvier, puis repris le matin du 13. Ce jour-là, à 9 heures, les gendarmes recueillent sa déclaration.
Le caractère litigieux de l’affaire apparaît jusque dans la présentation du procès-verbal, où figurent les termes de « menaces » et de « chantage ». Les auditions donnent ainsi une portée officielle au conflit. Elles consignent les propos de chacun, sans nous renseigner encore sur une éventuelle décision judiciaire.

Déclaration consignée le 13 janvier 1924 par les gendarmes de Mauléon.
AD64, 2 Z 121, vue 58.
Jeudi dernier 10 janvier courant, vers six heures du soir, je me suis rendu auprès de la famille Pucheu à laquelle j’ai demandé de la part de mes camarades, la somme de cent francs moyennant quoi nous ne lui ferions pas de charivari.
Jean Bethular, un maire entre la jeunesse et la famille
Jean Bethular a reçu l’argent, l’a rendu, puis est retourné auprès de la famille. Interrogé à son tour, il explique avoir voulu éviter des incidents et empêcher le charivari.
Son témoignage révèle un autre aspect de l’affaire. Jean Lasserre, le frère dont Catherine a demandé l’avis, est revenu d’Amérique environ trois mois auparavant, selon sa sœur. Il a aussi donné 2 000 francs à la commune pour refaire le fronton. Catherine et le maire mentionnent tous deux ce don.
Bethular s’y réfère pour justifier son intervention :
Voyant tout le bien que cet homme a fait à la commune, j’ai fait mon possible pour empêcher la jeunesse de faire du charivari à cette famille.
Derrière la demande des cent francs apparaît ainsi toute une histoire de relations locales : un frère revenu d’Amérique, une famille qui contribue aux équipements du village et un maire qui dit chercher à la protéger du charivari.
Une petite affaire, de précieuses pistes familiales
Sous la désignation de « Pucheu, Catherine, veuve Bordagaray » employée dans le procès-verbal, il faut retrouver Catherine Lasserre. Le rapprochement avec son acte de naissance et ses mentions marginales permet de relier ces noms et ses deux unions. Le dossier administratif donne ensuite accès à des épisodes de sa vie qui échappent aux actes d’état civil.
Un descendant de Jean Lasserre y découvrirait la trace d’un retour d’Amérique et d’un don pour le fronton. Les autres familles citées retrouveraient un jeune cultivateur, ses camarades, leurs démarches et leurs rapports avec le maire.
Voilà l’intérêt de ces fonds administratifs, au-delà des registres habituellement consultés : un dossier classé au nom d’une commune peut conserver des paroles, des conflits et des solidarités qui donnent chair à une histoire familiale. Ici, quatre pages suffisent à ouvrir une enquête.
Pour poursuivre l’enquête
Quelques documents permettraient de prolonger le récit :
- Les procès-verbaux complémentaires et les suites judiciaires. Les gendarmes annoncent des procès-verbaux distincts. Les retrouver, puis vérifier dans les fonds judiciaires des AD64 l’existence de pièces du parquet ou de jugements, permettrait de connaître la suite de l’affaire.
- Les délibérations et les comptes communaux. Ils pourraient garder la trace du don de Jean Lasserre et des travaux du fronton, à rapprocher des dossiers de la sous-préfecture.
- L’état civil et les recensements. L’acte de mariage de 1923, le décès du premier époux et les ménages recensés aideraient à reconstituer l’entourage de Catherine et de son frère.
- La presse locale de janvier 1924. Un éventuel écho apporterait un autre récit des événements.
Ces recherches peuvent commencer par notre présentation des archives d’Idaux-Mendy et l’inventaire des registres d’état civil d’Idaux-Mendy.
Sources
- Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, 2 Z 121, Sous-préfecture de Mauléon, Affaires communales, Idaux-Mendy. Procès-verbal n° 34 de la brigade de gendarmerie de Mauléon, 13 janvier 1924, deuxième expédition, vues 56 à 59 : début du procès-verbal, vue 56 ; déclaration de Catherine et début de celle du maire, vue 57 ; suite du maire et déclaration de Pierre Jancenne, vue 58 ; fin et clôture, vue 59.
- État civil d’Ordiarp, acte de naissance de Catherine Lasserre, n° 15, dressé le 27 juin 1884 pour une naissance survenue le 26 juin, et mentions marginales : vue 1280.
- Philippe Veyrin, Les Basques, p. 264–265, éditions Arthaud, 1975.
- François Gasnault, « Charivaris, “antimusiques” d’un rituel insaisissable », Les Réveillées, EHESS. Référence de contexte sur la pratique du charivari.
- Abraham Bosse, Le Charivari du marié, vers 1633, détail. The Metropolitan Museum of Art, domaine public.
Note sur la date du remariage. La mention marginale de l’acte de naissance indique le 28 novembre 1923 ; le procès-verbal porte le 29 novembre. L’acte de mariage n’ayant pas été consulté, le récit conserve la formulation « fin novembre 1923 ».
Les citations sont transcrites avec une ponctuation et des espacements légèrement régularisés ; les retours de ligne de l’original ne sont pas reproduits.