Anecdotes sur une maison disparue située sur la place de Bunus
Le 19 décembre 1761, le cordonnier Raimond dit Pouchulu, ou Iribarnegaray son nom dans l’État Civil, laissé aux soins de son fils et de sa belle-fille, meurt.(1)
L’acte de sépulture original étant déchiré dans les registres paroissiaux, on ne connaît aucun autre détail de son décès. Tous ses biens, en accord avec la coutume basque de l’héritage et de la primogéniture, passent alors à son premier-né, du même nom : Raimond de Pouchulu (que nous appellerons Raimond II de Pouchulu).
Raimond II de Pouchulu, un des charpentiers de la petite commune de Bunus, succède à son père et devient le maître et propriétaire de la maison Pouchulu et de toutes ses affaires. Dans l’espoir d’éviter l’important travail d’inventaire de tous les biens et terres de la maison, Raimond II et sa femme Marie Piarresteguy demandent secours au notaire, et le 18 février 1762, c’est l’avocat Jean Lafaurie qui est dépêché comme enquêteur chargé de l’inventaire pour préparer l’héritage.
“Cette succession consiste en une petite maison degarnie et toute dementibulées, et en deux petits mourceaux de vigne ruinés, et elle est chargée d’affaires : ce qui l’oblige a prendre la précaution de faire inventaire de peur qu’elle ne lui devienne onereuse”
Raimond I, le défunt, était cordonnier et à la vue de l’état de la maison, un cordonnier âgé qui vivait dans la pauvreté. Nous tenterons d’énumérer dans les prochaines lignes les biens de cette maison et les petits fragments de vie quotidienne qui en découlent.
L’enquêteur Lafaurie évalue premièrement l’état de la maison héritée par Raimond II. C’est la maison éponyme de Pouchulu (poxelu > puxulu mot emprunté du gascon-béarnais qui signifie “obstacle” au sens toponymique) qui jouxtait autrefois la place de Bunus. La maison, disparue aujourd’hui, aurait occupé, avec son jardin, la parcelle 105 indiquée dans le Cadastre Napoléonien. C’est peut-être en raison de son mauvais état, que l’édifice fut détruit pendant les années 1810, sans aucune trace dans le Cadastre Napoléonien de 1832 ; il est probable qu’elle fut par la suite démolie et ses terres vendues par Jean-Baptiste I de Pouchulu (voir plus loin).

L’enquêteur décrit l’emplacement de la maison, ouvrant sur le côté Est de la place communale(2) et dont la propriété, coincée entre quelques vignes et un pré, est bornée au sud par le “Chemin de l’Église”. Il constate que la maison est clairement délabrée. Elle est “entourée de murs qui menacent ruine de tous côtés […] avec de grandes crévasses partout” et qui sont en partie écroulés du deuxième étage jusqu’aux fondements à l’arrière de la maison. Le toit est non moins “en désordre”et “degarnie de tuiles et lates et quatre ou cinq chevrons […] déjà pourris”.
On peut supposer que la famille Pouchulu fut trop pauvre, malgré leurs compétences d’artisan, pour réparer la maison, surtout avec 75 livres de dette en arrérage dus au curé de la commune Jean d’Etchevers, et 138 livres 15 sols de dette(3) dus à un marchand corroyeur de la commune nommé Martin d’Uhalde.(4)
Sur la même parcelle de la maison, les Pouchulu étaient aussi propriétaires d’un quart d’arpent qui aurait servi de jardin d’agrément. La famille possédait également deux vignes en hautain situés dans la commune, l’un faisant trois quarts d’arpent et l’autre un arpent entier, les deux néanmoins “fort ruinés”. L’inventaire cite aussi les privilèges auxquels avaient droit les Pouchulu en tant que paroissiens payant la dîme à l’église de Bunus :
“Les places dans l’églize de ce lieu a hommes et a femmes et a sepultures dans le cimetiere dependantes de lad. maison, ensemble le rang, voix, noms, privileges qui le concernent”
La description de la maison précise qu’elle est construite en bois de hêtre, matériel abondant des forêts du Pays Basque, et d’argamasse (dans le document argamas). Cette construction est parfaitement conforme aux anciennes maisons d’Ostibarre, qui, avant le XVIIIe siècle, furent toutes construites avec des ossatures de bois.(5) Les pièces de la maison Puxulu consistait en un étage avec trois chambres, une cuisine, une écurie, et un “surplus” de premier étage servant de grenier. En parcourant les chambres et les affaires de valeur, l’enquêteur ne cache pas l’état affreux de la maison. Dans l’entrée de la maison les deux premiers meubles sont :
- une “vieille demi-barrique vuide (sic) servant pour la piquette”
- une boutique fermée avec une mauvaise cloison de planches qui contient trente vieilles formes de souliers de cordonnier.
La présence d’une trentaine de formes de souliers confirme bien que Raimond I gagnait sa vie en tant que cordonnier (des outils conservés dans la chambre suivante) ! Passant ensuite à la cuisine, les meubles et la salle sont tous “hors d’usage” :
- une crémaillère en bois avec un morceau de fer au bout
- une vieille armoire en bois avec un battant
- une vieille table en bois
- un viel escabeau
- une vieille chaise
Dans la chambre à la suite de la cuisine, on imagine que l’ancien propriétaire Raimond I se servait d’un “petit vieux pot à bouillon en terre” pour faire la soupe, base de la gastronomie paysanne du Pays Basque, et pour manger, d’une “assiette de terre blanche commune”. Plus de détails sur les plats nous sont donnés par une autre chambre de la maison, située à côté de l’écurie avec dans un coffre fermé à clef en bois de cerisier, un petit chaudron en laiton et cinq cuillers d’étain. Également dans cette chambre il y a les outils classiques de cordonniers mais tous “hors d’usage” : deux petits marteaux en fer, deux compas, un vieux tranchet (outil sans manche pour couper le cuir), une broche, et une alêne.
Dans la première chambre qui est à côté de l’écurie et “de mauvaise cloison de housses de hetre” , il y a seulement un vieux bois de lit sans fond.
La chambre suivante(6), reliée à l’écurie par une “porte de communication”, fut visiblement le « dortoir » de Raimond I. Il dormait sur un vieux châlit de bois, rempli de paille, avec une couverture de laine, qui, à l’heure de l’inventaire, est usée et déchirée en morceaux. Sa chambre contient également les habits du défunt, “le tout hors d’usage” dont une vieille veste de “cordillat muse”, un gilet de laine commune, un chapeau de laine commune, et une vieille paire de souliers.
Passant à l’écurie, l’inspecteur la note “tombée en ruine” et détaille l’exact état de sa dégradation.
Il reste une dernière chambre à l’entrée, où il ne reste que les débris d’une cloison de housses pour la retenir et enfin, un surplus du premier étage servant de “grenier a foin”.
Tous ces effets, biens, et meubles inventoriés, sont estimés par l’avocat valoir seulement 15 livres.
Raimond II et sa femme Marie Piarresteguy prêtent serment et affirment ne pas connaître d’autres biens laissés par le défunt Raimond I. Le couple déclare en plus qu’ils ne cachent pas d’autres biens par dol ou fraude, et que si d’autres biens délaissés par Raimond I étaient découverts, ils le déclareraient.
L’inventaire des biens de la maison est clos le vendredi 5 mars 1762.
La vie d’un cordonnier
Donc en réponse à la question, “à quoi ressemblait la vie d’un cordonnier au Pays Basque au XVIIIe siècle ?”, en voici un apperçu.
Raimond Iribarnegaray a vécu toute sa vie à Bunus, une petite commune dans la vallée d’Ostibarre. Étant l’enfant ainé de Jacques Iribarnegaray et Isabelle St. Amour, il hérite de la maison Puxulu qui se situe sur la place, munie d’une écurie, trois chambres, une cuisine, et un grenier. C’est assez pour une petite famille, et son maigre salaire de cordonnier lui permet de survivre et d’élever, avec sa femme, quelques enfants.
Vers la fin de sa vie, Raimond I mène une vie simple. Il exerce encore le métier de cordonnier, dans une pièce de sa maison et peut-être aussi dans son écurie, produisant des souliers suivant la technique traditionnelle, des formes en bois et du cuir. En effet, on est maintenant au XVIIIe siècle, et les chaussures en cuir sont plus utilisées (parallèlement aux “sandales” ou “espadrilles »), l’atelier de Raimond I se procurant, pour ses fabrications, du cuir chez le marchand corroyeur du village, Martin Uhalde (comme l’atteste la dette de Raimond I).
Le cordonnier se nourrit, la plupart du temps, de soupe avec les légumes cultivés dans le jardin potager de sa maison, mais aussi sûrement d’œufs, de produits laitiers traditionnels, et de pain local produit au moulin d’Espil qui est à moins de dix minutes de marche. Avec ses 1 ¾ arpents de vignes, il avait une barrique pleine de piquet (fait maison !) dans la salle d’entrée, qui demeurait autrement dans le grenier à fermenter. Avec son pécule de cordonnier et les fruits de ses vignes, il était peut-être aussi amateur du marché communal, où il marchandait avec les autres cultivateurs, tisserands, et charpentiers du village et des lieux environnants.(7)
Tous les jours, il se levait et s’habillait simplement : une vieille paire de souliers qu’il a faite lui-même, une vieille veste de cordillat, un gilet de laine commune, et avec un chapeau ou béret de laine comme tout le monde en portait à cette époque. Il est clair que Raimond I le cordonnier ne gagnait pas assez d’argent pour réparer et entretenir sa maison de Pochelu, et pas assez encore pour payer la dîme de la paroisse, étant endetté au-delà de 200 livres. Un jour, le toit s’écroule, et le grenier doit être déménagé au premier étage. Les murs menacent de s’écrouler aussi, l’argamasse se troue et laisse entrer l’air froid, et n’ayant pas la capacité de cultiver ses vignes ou son jardin, les terres de Raimond I se dégradent.
Un jour, pendant l’année 1761, il tombe malade et ne peut plus travailler. Il n’a pas les moyens de réparer sa maison, et ses affaires deviennent hors d’usage. Quand il meurt en décembre, la maison est dans un état malheureux et “chargée d’affaires”, jusqu’au point que son fils, qui hérite la maison, est contraint de demander l’inventaire présent.

Brève généalogie de la maison Puxulu
La maison Puxulu n’est pas citée parmi les listes des maisons médiévales de Bunus des XIVe et XVe siècles(8), et elle est absente de la liste des “hommes et des armes qui sont dans le présent royaume de Navarre d’en deçà les ports” (cote E 575 aux archives départementales) qui date de 1551(9).
Parmi les biens inventoriés par l’avocat Lafaurie, il y a également plusieurs “papiers”, c’est-à-dire des documents, surtout juridiques, se rapportant à la maison Puxulu et ses propriétaires. Notons que Raimond I et Raimond II ne savaient ni lire, ni écrire, et que Raimond II n’est pas capable de signer l’inventaire.
Le premier document est une succession de 1679, qui implique que la maison est déjà établie pendant la deuxième moitié du XVIIe siècle. Il faut donc placer la fondation de la maison entre 1551 et 1679(10). Cette succession et les documents qui suivent permettent de reconstituer une brève généalogie de la maison Puxulu, et qu’on peut compléter avec d’autres documents des archives départementales:
1679 – Transaction entre Arnaud Landerreche et sa femme Marie Iribarnegaray d’une part et Arnaud Negueloa de l’autre, concernant la succession de la maison Puxulu. L’acte original est sûrement encore disponible encore aux archives dans la sous série “3 E 1183” (qui n’est pas encore numérisée).
1730 – Jacques Iribarnegaray et Isabelle St. Amour sont les propriétaires de la maison, comme l’atteste une quittance consentie par Gratianne Landerreche d’Uhart-Mixe.
1758 – Raimond I de Pouchulu, fils de Jacques Iribarnegaray et Isabelle St. Amour, est déjà maître de la maison Puxulu, comme l’atteste une autre quittance consentie par le curé de la paroisse.
1761 – Raimond II de Pouchulu succède à son père Raimond I, et devient propriétaire de la maison avec son épouse Marie Piarresteguy.
1782 – Raimond III de Pouchulu, fils de Raimond II et Marie Piarresteguy, épouse Anne Carricaburu dans le village de Chéraute en Soule. Le couple deviendra les propriétaires éventuels de la maison Puxulu.
1811 – Jean-Baptiste I de Pouchulu, fils de Raimond III et Anne Carricaburu, épouse Jeanne Sallacoborde d’Arhansus, dans le village de Juxue.
1816 – Jean-Baptiste I de Pouchulu, ayant quitté Bunus, est aubergiste habitant avec sa femme à Saint-Just-Ibarre, avec au moins deux enfants.
1875 – Jean Baptiste I de Pouchulu, cité dans son acte de décès comme “Jean-Baptiste Iribarnegaray dit Puchulu”, décède dans la maison Lohiol de Saint-Palais à l’âge de 83 ans. Avec lui meurt le dernier écho de la maison Puxulu de Bunus, étant le dernier porteur d’un nom ou surnom rapportant à la maison.
Cette maison Puxulu de Bunus est détruite complètement entre 1811 (notre dernière attestation de la maison dans l’État Civil) et 1832 (date du Cadastre Napoléonien dans lequel aucune trace de la maison ne figure).

Auteur : Jean-Max Fawzi
Notes
[1] Dans la société basque du XVIIIe siècle, comme jusqu’à très récemment, c’est le nom de la maison qui tenait lieu du “nom de famille” de l’État Civil. La maison Iribarnegaray est la maison voisine méridionale de Puxulu.
[2] L’ancienne place communale est aujourd’hui pavée en route, mais sa silhouette est encore perceptible.
[3] Tout particulièrement 60 livres pour intérêts et frais executifs et 78 livres 15 sols pour vente de cuire par compte arrêté!
[4] Son nom de famille laisse deviner son appartenance à la maison Uhalde à l’ouest de Bunus, à environ un kilomètre de marche depuis la maison Puxulu.
[5] Voir L’habitat traditionnel en Cize, Baïgorry, et Ostabarret, p.8.
[6] Dite “a la suite de l’autrée”
[7] Notons que son fils Raimond II devient charpentier, et que l’inventaire atteste l’existence d’un second cordonnier vivant à Bunus aussi.
[8] Orpustan (2010) | Les noms des maisons médiévales en Labourd, Basse-Navarre et Soule, p. 264
[9] op. cit. | p. 320
[10] Nous sommes de l’hypothèse que la maison fut fondée pendant la première moitié du XVIIe siècle.
Bibliographie
Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, 1762. Inventaire des biens de la succession de Raimond de Pouchelu m.e prop.re de la maison de ce nom du lieu de Bunus. Cote 1 J 117/6, vue 244-258.
Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, 1832. Cadastre Napoléonien de Bunus, Cote 1-4525.
Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement des Pyrénées Atlantiques, 2025. L’habitat traditionnel en Cize, Baïgorry, et Ostabarret, caue64.fr.
Orpustan, Jean-Baptiste, 2000 (rev. 2010). Les noms des maisons médiévales en Labourd, Basse-Navarre et Soule, Baigorri.